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New Texts Out Now: Michèle Jolé, Histoire turque de l’Institut d’urbanisme de Paris. Des étudiants de 1919 à 1969

A propos de : Michèle Jolé, Histoire turque de l’Institut d’urbanisme de Paris. Des étudiants de 1919 à 1969 (Institut français d’études anatoliennes/ Openeditionbook: Istanbul, 2017)

Jadaliyya (J.) : Qu’est-ce qui vous a fait écrire ce livre?

Michèle Jolé (M.J.): La question est particulièrement pertinente. Je m’y suis d’ailleurs, longuement  et sans doute avec complaisance, arrêtée dans le premier chapitre de ce livre. On peut y voir un besoin de légitimer cette aventure, hors de mes champs de recherche. Je ne suis en effet ni historienne, ni turcophone, ni spécialiste de la Turquie, ni tourmentée par le passé d’un Institut où j’ai sévi pourtant pendant plus de 30 ans.

Comme souvent, dans la vie d’un chercheur et simplement dans la vie, il y eut un élément déclencheur, des mots qui font tilt et qui s’enchaînent : Savez vous que vit à Istanbul un architecte-urbaniste, collaborateur de Prost qui a fait ses études dans votre Institut au début des années 1940? La curiosité et la tentation sont alors trop fortes et l’on se retrouve à fouiller dans les archives de l’Institut d’urbanisme de Paris (IUP). J’y ai trouvé en effet quatre, puis huit noms: cela fait un corpus, il faut y aller ! Les mots encore, cette fois d’un collègue historien et spécialiste du fonds ancien, me donnaient en quelque sorte un blanc-seing.

Donc sur le choix de ce pays (la Turquie) par rapport à la question plus large de l’attraction internationale qu’avait pu exercer l’IUP, il n’y avait pas d‘hypothèse particulière sur sa pertinence par rapport à d’autres, y compris de la Méditerranée. Ce choix était un peu aveugle scientifiquement - même si de fait il ne s’est pas avéré stérile, au contraire. Par contre, il s’ancrait, insidieusement et sûrement, dans mon profond attachement à ce pays auquel des passeurs bienveillants et attachants m’avaient initiée, Barlas Tolan (1943- 2014), sociologue à l’Université de Galatasaray et Tuğrul Akçura (1924-1984), architecte-urbaniste, figure très importante de l’urbanisme turc et de cet ouvrage. Le désir d’exprimer la reconnaissance qui m’habitait depuis longtemps trouvait enfin sa forme d’expression.

Enfin, cette aventure n’est pas étrangère à mon goût de l’ailleurs, de l’altérité, qui m’a fait m’intéresser activement aux échanges d’étudiants, y compris avec la Turquie, comme responsable des relations internationales à l’IUP. En cela, ce travail peut prendre dans le contexte actuel de restriction de l’hospitalité un sens politique et en retrouver le fondement.

J. A cet égard, vos choix méthodologiques ne sont pas anodins ?

M.J.: En effet, j’ai mentionné d’entrée de jeu dans le premier chapitre l’importance qu’ont pour moi les questions de méthode et donc l’enjeu de leur restitution Bien sûr, il s’agissait, comme dans toute recherche, de rendre compte du dispositif mis en place pour assurer une certaine validité à ce qui va être avancé, surtout lorsque l’on se risque dans des démarches et champs nouveaux. Mais mon désir était aussi de soulever la question du sujet chercheur, en action, aussi bien sur le terrain que dans la composition écrite, dans l’écriture, en évoquant les plaisirs, les exaltations, les leurres, les régressions, la matérialité et la sensorialité d’une enquête (je pense aux archives, mais aussi aux lieux, chaque fois singuliers, où j’ai  recueilli les interviews). J’avais, il faut bien le dire, dans ma tête, les jeunes étudiants, en pleine recherche, que je voulais inciter à l’audace et à la réflexivité sur leurs propres cheminements.

J. Quels sujets et enjeux, ce livre aborde-t-il et avec quels travaux entre-t-il en discussion ?

M.J.: L’objet initial de cette recherche, qui reste malgré ses évolutions la focale principale, est la «démonstration» de la présence d’une population étudiante turque, de 1919 à 1969, à l’IUUP, Institut d’urbanisme de l’Université de Paris et de son importance numérique et intellectuelle–rappelons que cette institution exerça, pendant ces cinquante années, un quasi monopole de la formation en urbanisme, en France bien sûr. De là provient la dominante descriptive plus qu’analytique de ce travail qui tient d’une certaine manière de la monographie classique (tentative d’épuisement des caractéristiques possibles de son objet, en l’occurrence d’une population donnée et ses sujets, avec en toile de fond, dans notre cas, la construction d’une élite turque, cosmopolite, spécialisée dans un champ donné, l’urbanisme), pour aboutir au final à une espèce d’annuaire, un répertoire de notices biographiques plus ou moins épaisses. Des soixante-treize étudiants inscrits recensés, seule une quinzaine se vouera à la profession d’urbaniste, liée à celle d’enseignant pour les personnalités clefs de l’urbanisme turc, comme Tuğrul Akçura, Mehmet Çubuk, Polat Sökmen, Orhan Kuntay, Stéphane Yerasimos (en France). A remarquer aussi la présence de femmes, Semsa Demiren, Selma Emler.

Malgré sa modestie et sa singularité (il existe peu de travaux de ce type), ce travail s’ouvre obligatoirement sur des questions plus larges, entre autres, sur la construction du champ de l’urbanisme en Turquie, par la définition et la mise en œuvre de politiques urbaines, la création d’institutions spécifiques, la formation d’acteurs compétents. En ce sens, ce travail entre en dialogue avec les travaux de S. Yerasimos, particulièrement sa recherche: «Urbanistes sans urbanisme», dans le travail collectif Cultures et milieux urbanistiques dans le Sud de la Méditerranée (2004), recherche dont je me suis nourrie abondamment. Mais d’autres auteurs sont très présents comme Jean-François Pérouse et ses nombreux travaux sur cette période, Ilhan Tekeli et son ouvrage sur le Développement et la planification d’Istanbul, Murat Güvenç et sa grille de lecture sur la croissance d’Istanbul.

Ces cinquante années étudiées (1919-1969) sont en effet les années fondatrices de l’urbanisme en Turquie qui va voir progressivement émerger un milieu spécialisé et se créer des lieux de formation propres, même s’il faut attendre l’année 1962 pour assister à la création du premier Département de planification urbaine et régionale, à Ankara, à l’Université technique du Moyen Orient, MOPU, d’où sortiront en 1968 des urbanistes diplômés. Faut-il le rappeler, comme l’écrit S. Yerasimos, la planification comme volonté tracée sur le sol apparaît en Turquie en même temps que l’occidentalisation, dès l’empire ottoman et surtout avec l’avènement de la République en 1923. Occidentalisation du modèle de ville projetée, mais aussi de l’expertise et de la formation, exportée en quelque sorte de différents pays d’Europe, dans un contexte de rivalité entre eux, notamment entre la France et l‘Allemagne - les travaux de J. F. Pérouse ont eu une place importante pour tenter des interprétations de nos données.  L’expertise française est en effet sollicitée dès la fin de l’Empire ottoman pour s’affirmer après 1923. Plusieurs enseignants de l’Institut, architecte-urbanistes, répondront à ces demandes de plans et d‘études, mais la figure centrale de cette dynamique est Henri Prost, homme de réseau, enseignant à l’IUUP, directeur et enseignant à l’Ecole spéciale d’architecture (ESA), doté de la plus grande expérience de ce pays, entre autres, celle du plan directeur d’Istanbul (1936-1951). L’IUUP et son enseignement s’inscrivent en quelque sorte dans cette dynamique d’exportation de savoirs et de savoir-faire, eux-mêmes travaillés par des rapports de force politiques, scientifiques et économiques.

La question que l’on m’a souvent posée par rapport à ce contexte porte, bien sûr, sur ce qu’on nomme plus largement la circulation des idées, sur « l’influence » ou non d’hypothétiques modèles ou de savoir-faire, de savoirs et de modalités de connaissance, qui auraient été transmis et véhiculés par ces différents mouvements d’aller-retour d’enseignants et de nouveaux diplômés, frais émoulus. Pour y répondre, il aurait fallu faire un autre type de travail, s’arrêter précisément sur les pratiques professionnelles des uns et des autres, qu’ils soient enseignants et ou praticiens de l’urbanisme, de retour de Paris et observer les évolutions. En fait, je me suis contentée de suivre une piste que m’indiquait l’avancée de mon enquête : l’identification de deux expériences particulières et remarquées de la planification urbaine en Turquie où l’on observe la présence relativement importante d’anciens de l’IUUP: deux plans directeurs d’Istanbul à dix ans d’intervalle, deux moments symptomatiques du processus de «turquisation» de l’expertise urbanistique, deux moments où de jeunes gens, souvent de retour ou qui seront formés sur le tas, endossent leur nouveau métier d’urbaniste. L’examen un peu attentif de la composition des équipes, sous influence de réseaux, a mis en évidence deux modes, l’un magistral dont le maître est H. Prost qui regroupe autour de lui effectivement des francophones majoritairement et qui pour l’essentiel a à voir avec l’IUUP et l’autre, un mode de cooptation, de jeunes diplômés de pays divers (E-U, Suisse, Allemagne, France), autour de l’architecte-urbaniste T. Akçura, diplômé de l’IUUP comme nous l’avons déjà dit. Si l’on veut parler de «modèle», on peut remarquer le passage d’une période à l’autre de la culture du plan à la culture territoriale, du principe de contextualisation du plan à celui de la planification du territoire, glissement qui s’opère également dans les enseignements de l’IUUP.

J. Comment ce livre se raccorde-t-il, ou au contraire se distingue-t-il de vos recherches antérieures?

M.J.: La réponse que j’aurais donnée spontanément est que cette recherche est exotique pour moi, dans la mesure où depuis une bonne vingtaine d’années, je m’intéresse aux espaces publics et particulièrement dans les villes en France. De fait, cette question m’a permis de revenir à mes activités passées et d’y retrouver des accroches, inattendues pour moi, mais à mon sens tout-à-fait pertinentes, du moins sur certaines dimensions de ce travail. Non seulement, mes recherches portaient effectivement sur des terrains en région méditerranéenne, mais, de façon franche et explicite, elles abordaient la question des transferts de modèles, techniques et institutionnels, des pays du Nord aux pays du Sud sur des objets divers, eau, assainissement, ordures ménagères, outils de planification urbaine comme le schéma-directeur à Rabat-Salé et celui d’Ankara (sous la tutelle de T. Akçura). Il est intéressant de noter les différences de perspective, non seulement dans la façon de prendre la question, ici indirectement par les modalités de transmission et les métiers, mais surtout par les préalables théoriques des premiers travaux qui s’inspiraient des concepts de sous-développement et d’« échanges inégaux ».

J. Qui, espérez-vous, lira ce livre, et quel impact espérez-vous qu’il aura ?

M.J.: La question de l’adresse m’a travaillée pendant tout le temps de la recherche et particulièrement au moment de la mise en forme, dans la quête d’un équilibre entre les développements locaux, côté Institut, côté Turquie. Pour qui écrire ? Quel public ? Comment choisir les informations pertinentes selon le choix que l’on fait ? Qui serait intéressé ? Le public turc francophone par sa propre histoire « française » ? Par ses pionniers ? Un public français intéressé par le caractère international des institutions françaises de formation supérieure, par la Turquie tout simplement ? Où devais-je mettre l’accent ? Sur quelles institutions ?

Il est vrai qu’au final, ce travail peut, pour lui-même, être plus immédiatement entendu et approprié par les chercheurs turcs. Son caractère, que l’on peut considérer comme inachevé, permettrait de poursuivre l’aventure, de prolonger sa vie. Je pense aux deux « éditeurs » turcophones qui ont pris en main ce travail et qui se sont laissés prendre au jeu de piste, pour retrouver des traces des noms annoncés dans les sources turques auxquelles je n’avais pas accès directement. Je souhaiterais que cette expérience puisse donner envie de s’intéresser à un métier, souvent moins valorisé que celui d’architecte. Je pense surtout à cette génération qui risque de disparaître alors qu’ils ont participé à des expériences pionnières d’urbanisme en Turquie et dont il faudrait recueillir des témoignages, souvent passionnants et bouleversants.

Je pense aussi que ce travail pourrait être poursuivi de part et d’autre de la Méditerranée, par exemple, pour la Grèce, l’Egypte, la Syrie, mais aussi pour l’Iran, la Chine dont la présence d’étudiants pendant les cinquante années concernées est avéré, sans être étudiée précisément. Ces recherches pourraient enrichir les connaissances que l’on a déjà partiellement sur l’importance de l’ingénierie et de l’urbanisme français dans ces pays.

Enfin, l’histoire internationale de l’Institut d’urbanisme est toujours à faire. 

 

Extrait: Introduction: "De l'autre côté"

Cette histoire s’inscrit dans un temps spécifique à l’institution de formation qu’est l’IUUP : de sa création en 1919 sous le nom d’École des hautes études urbaines, devenue en 1924 Institut d’urbanisme de l’Université de Paris lors de son rattachement à la Sorbonne, jusqu’en 1969 où elle sera dissoute pour revivre sous une autre forme en 1972, à côté d’autres nouvelles formations. L’IUUP est le premier établissement et, durant cette période, quasiment le seul en France qui soit dédié à la formation d’urbanistes et à en délivrer le titre. De plus, il se donne dès le départ une vocation internationale qu’il va préserver tout le long de son histoire. La date de sa création correspond d’ailleurs à la promulgation de la loi Cornudet sur les plans d’aménagement, d’embellissement et d’extension de 1919, modifiée en 1924 ; elle marque l’institutionnalisation de l’urbanisme en France.

D’un autre côté, on peut dire que ces cinquante années sont les années fondatrices du champ de l’urbanisme en Turquie. Comme l’analyse Stéphane Yerasimos, « la planification comme volonté tracée sur le sol apparaît en Turquie en même temps que l’occidentalisation », dès la fin de l’Empire ottoman (1), mais elle se développe véritablement avec l’avènement de la République en 1923. Les questions urbaines deviennent les vecteurs de la modernité. De nombreuses mesures sont prises, législatives, politiques, administratives, de nombreux chantiers s’ouvrent, plans, construction, infrastructures, à des moments plus forts que d’autres et avec des inflexions de politiques selon les questions que pose la croissance urbaine. Toutes ces initiatives vont favoriser l’éclosion d’un milieu urbanistique local et la création progressive de lieux de formations propres. Cependant, il faudra attendre la création du Département de planification urbaine et régionale, créé à Ankara, en 1962 au sein de l’Université technique du Moyen-Orient (METU ou ODTÜ en turc) (2) pour voir sortir, en 1967, les premiers urbanistes diplômés localement. En 1968 est créé « l’ordre » des planificateurs. On le voit, ces cinquante années se font écho de part et d’autre des deux pays concernés.

C’est aux étudiants que cette histoire s’intéresse particulièrement, à ces jeunes gens, de nationalité turque, pour beaucoup restés anonymes, qui sont passés, à l’IUUP, à un moment de leur vie, plus ou moins longuement, avec plus ou moins de succès. En effet, peu en sortiront diplômés. Seule une vingtaine deviendra urbanistes dont certains exerceront en Turquie. Que cherchaient-ils ? Une initiation à une autre culture ? Une découverte d’autres villes ? Qui étaient-ils ? À quel métier rêvaient-ils ? Qu’ont-ils appris ? Que sont-ils devenus ? Pour les « élus », ceux qui exerceront le métier d’urbaniste, comment se sont-ils intégrés au milieu professionnel ? Quel a été leur parcours professionnel ? Intrigue en soi que ce mouvement, certes de valeur relative (75 étudiants durant ces cinquante ans), mais persistant, qui dit peut-être aussi l’intrigue que représente cette discipline en pleine recherche d’elle-même en Turquie et qui a pu exercer une certaine curiosité sur ces jeunes étudiants, d’autant qu’une grande partie de ceux-ci sont architectes et ingénieurs – ou veulent le devenir en menant parallèlement à l’IUUP des études à l’École des beaux-arts, à l’École spéciale d’architecture, ESA ou dans une moindre mesure à l’École spéciale des travaux publics, ESTP. Parmi eux figurent d’ailleurs des personnalités clefs, qui ont contribué soit par des élaborations théoriques et par l’enseignement, soit par leur rôle de praticien, au développement de l’urbanisme en Turquie.

Cette histoire est aussi indirectement celle des enseignants qui ont voulu développer pour l’Institut une dimension internationale, à la fois dans l’accueil, dans certains de leurs enseignements ou direction de travaux, mais aussi, pour certains, par le dynamisme propre à cette « discipline », dans la dimension exportatrice de son savoir et savoir-faire. En effet, plusieurs d’entre eux, architectes-urbanistes de réputation internationale, ont été sollicités par les autorités turques pour apporter leur expertise pour des plans ou autres études : Léon Jaussely (1875-1932), Henri Prost (1874-1959), Jean Royer (1903-1981), André Gutton (1904-2002). Il faut dire que l’expertise française comme d’autres européennes est sollicitée dès la fin de l’Empire ottoman pour s’affirmer avec l’avènement de la République turque, tout en restant modeste en comparaison de l’influence allemande (3). Elle s’affaiblira progressivement dans les années 50-60 pour laisser place aux compétences locales et à d’autres influences, y compris américaines. Ces architectes-urbanistes ont tous assuré, à l’IUUP, à différents moments, sous différents intitulés, le cours concernant l’apprentissage du plan urbain, Art urbain, Art et techniques de la construction des villes, Composition urbaine. La figure centrale est bien Henri Prost, « homme de réseau », aux fonctions multiples dont celle d’enseignant, à l’IUUP (1923-1940) et à l’ESA, École spéciale d’architecture où il est également directeur de 1927 à 1959. C’est lui qui a de tous la plus longue expérience en Turquie, entre autres, celle du plan directeur d’Istanbul (1936-1951) et la plus grande fascination pour sa culture.

Ces divers mouvements d’allers et venues autour de l’IUUP, étudiants et enseignants, participent à leur manière à la construction de ce champ de l’urbanisme (4) en Turquie (5). Comment se croisent ces différents acteurs ? Peut-on saisir des influences ? Particulièrement lors du retour des étudiants en Turquie ? Plus que celle d’influence, c’est la notion de «réseau» qui peut aider à comprendre le fonctionnement et la dynamique de certaines expériences de planification. Deux moments particuliers, mais importants, de la planification urbaine en Turquie se sont imposés à nous par la présence relativement importante d’anciens étudiants de l’IUUP : deux plans directeurs d‘Istanbul à dix années d’intervalle, deux moments symptomatiques du processus de « turquification » de l’expertise urbanistique. Ils sont d’autant plus intéressants que certaines ruptures politiques, économiques et urbaines se produisent dans ces intervalles. La Turquie passe dans les années 1950-1960 à la démocratie et à un système de multipartis–pour être interrompu par un coup d’État militaire et une nouvelle Constitution. Le phénomène urbain change de nature (forte poussée démographique et développement d’un secteur informel). L’enjeu de l’urbanisme change lui aussi de nature.

Certains personnages se sont affirmés au cours de cette enquête qui reste pleine de trous. Nous aurions aimé aller plus avant dans leur histoire singulière, dans la compréhension de leur expérience d’une autre culture, d’autres façons d’apprendre, d’autres façons de vivre. Nous aurions souhaité mieux comprendre l’expérience de leur retour, de leur confrontation de leurs savoirs, leurs utopies à des réalités différentes et complexes et les déceptions ou enthousiasmes que toutes ces contradictions ont pu générer, chacun à un moment donné et qu’ils ont pu partager avec d’autres. Nous nous sommes heurtées pour cela à la disparition de nombre d’entre eux. Nos ruses pour remédier à ce manque n’ont pas toujours suffi. D’autres pourront sans doute poursuivre l’investigation.

 

(1) S. Yerasimos, 2004, « Urbanistes sans urbanisme : Le cas de la Turquie », in Cultures et milieux urbanistiques dans le Sud de la Méditerranée, Rapport de recherche, ministère des Affaires étrangères, Isted/ Prud, p. 9-45.
URL : http://www.gemdev.org/prud/rapports/rapport16_2.pdf.
(2) La création du METU, université anglophone, largement soutenue par les États-Unis, est un tournant dans la formation technique universitaire turque.
(3) En effet, on peut citer d’autres experts urbanistes français qui ont été sollicités pour l’élaboration de plans d’urbanisme en Turquie : Joseph-Antoine Bouvard (1840-2020), architecte, André-Joseph Auric (1866-1926), ingénieur des ponts et chaussées, René Danger (1872-1954), géomètre-urbaniste, Alfred Agache (1875-1959), architecte.
(4) Pour Viviane Claude, l’urbanisme est un champ, entendu comme le produit conjoint et souvent contradictoire de politiques publiques, de divers savoirs et savoir-faire ou connaissances et d’une série de professions ou plutôt de métiers (V. Claude, 2006, Faire la ville. Les métiers de l’urbanisme au XXe siècle, Marseille, Parenthèses).
(5) Bien sûr dans le cadre d’échanges culturels, techniques et scientifiques plus globaux entre la Turquie et la France, eux même façonnés par des rapports de force politiques et économiques dans un contexte de concurrence internationale qui évolue au cours de ces cinquante ans. Ce que nous ne traitons pas dans ce travail.

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